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03/09/2007

«L’ennui est un enjeu planétaire»

>>> Madame Bovary aurait peut être du aller le consulter ! ;) On sort vraiment des théories sur tout...  

Patrick Lemoine, psychiatre, fait l’éloge de l’oisiveté, honnie par notre société qui pousse à l’hyperactivité :
Par CATHERINE MALLAVAL
QUOTIDIEN : lundi 3 septembre 2007


«Halte à l’activisme forcené des mercredis» : le voilà le message de Patrick Lemoine, 57 ans, psychiatre spécialiste des troubles du sommeil et de la dépression. Et il enchaîne : «Pitié pour les pauvres parents qui courent, leur progéniture sous le bras, de l’entraînement de foot au cours de danse, de la piscine aux leçons de rattra–page !»

Complètement à contre-courant ce Patrick Lemoine qui, dans son dernier livre S’ennuyer, quel bonheur(1), pousse un grand «laissez-nous bâiller un peu !», glander, marmonner des «qu’est-ce que je peux faire, je sais pas quoi –faire ?»quand tout invite à jouer à Homo freneticus (avec fortitude et abnégation) jusque dans le speed dating et le fast-food. Juste un petit pétard prêt à exploser sur les –traces du succès de Bonjour paresse ? Non, le fruit de la –longue réflexion d’un homme à ce point convaincu qu’il lui arrive de prescrire des mi–nutes d’ennui à des agités au bord du  burn out… Conversation autour de l’oisiveté.


S’ennuyer ne serait-il pas juste rasoir ?
D’abord, il faut distinguer deux formes d’ennui. L’ennui patholo–gique - le symptôme douloureux de nombreuses maladies psychiatriques, et par essence improductif - que je combats depuis des années en tant que psychiatre, et l’ennui normal, que j’affirme souhaitable, voire indispensable. Pour se construire et se développer, se confronter à soi-même et mieux se connaître, nous avons besoin de nous ménager des plages d’inaction. Sans ennui, pas d’indi–vidu sain. Et pas de création, qu’elle soit politique, artis–tique ou scientifique. Au premier plan, il y a l’ennui de l’enfance, pénible sur le moment, mais qui laisse un parfum de nostalgie pour le restant de la vie. Et qui, lorsqu’il s’étale sur une durée limitée, permet de développer son imagination et son indépendance. Plus ça va, moins les parents sup–portent de voir les enfants glander.

Pourquoi cette peur de laisser tourner en rond ?
Sans doute parce que l’hyper–activité permanente est le saint Graal de l’homme du XXIe siècle. Au fond, je crois que tout repose sur l’interdit de la masturbation. Ne pas s’ennuyer, c’est ne pas se tri–poter. Vous noterez que dans –notre vocabulaire s’ennuyer rime avec glander ! Et surtout, quand on s’ennuie, on vous –interpelle : «Qu’est-ce que tu branles ?» Sans parler de tous les mots scatologiques qui –décrivent l’ennui : «Je m’em–merde», «Je me fais chier»…
En tout cas, je note que ceux qui se barbent petits s’en sortent souvent bien. Le meilleur exemple étant Albert Einstein qui a toujours dit s’être beaucoup ennuyé lorsqu’il était –enfant.


L’ennui a-t-il toujours été ainsi combattu ?
Non. Dès le IVe siècle, Pseudo-Aristote affirmait que «la mélancolie est la punition de l’homme supérieur». Et à la –Renaissance, la mélancolie a suscité un véritable engouement. Je précise qu’à cette époque, être mélancolique signifiait être inactif, oisif, méditatif, triste, humble, et par conséquent supérieurement intel–ligent ; les hyperactifs étant –rarement des génies. Les philosophes Marsile Ficin, Jean Pic de la Mirandole ou Machiavel, pour ne citer qu’eux, ont cédé à cette mode. Quand on –regarde l’Histoire, il est frappant de constater que l’ennui est toujours gagnant. Comme le mélancolique et l’ennuyeux Louis XI qui sut réduire son vieil adversaire Charles le Téméraire qui, lui, ne se plaisait que dans l’action et dans la guerre.


Et au cours des siècles suivants ?
Je crois que tout a changé quand le protestantisme et le modèle anglo-saxon ont pris le contrôle du monde. Avec, par exemple, la notion de loisir (étymologiquement : licite, c’est-à-dire permis) qui a remplacé celle de vacances (étymologiquement : vide). Certes l’Eglise catholique a toujours entretenu des relations troubles avec l’ennui. A la fois préoccupée par l’oisiveté pouvant conduire à avoir des pensées impures voire des gestes interdits mais inventant dans le même temps les couvents : le monde même de l’ennui ! Un ennui qui permet de prier et de devenir génial en rendant grâce au Seigneur. Il n’y a jamais eu de couvent protestant. Aujourd’hui, je crois que nous assistons à un tournant, avec la montée du modèle oriental. Et ce modèle de grands patrons extrême-orientaux qui sont capables de faire des pauses dans des couvents pour méditer, voire juste s’ennuyer. En fait, l’ennui est un enjeu planétaire !


Mais l’ennui est-il vraiment universel ?
L’ennui existe dès lors qu’il y a civilisation. Encore aujourd’hui, chez les peuples d’éleveurs comme les Masaïs, en Afrique, il n’y a pas d’ennui. Ce mot apparaît en français et en arabe au XIe siècle lors des croisades. Il y a un cas à part, celui de la –Chine, où la notion même d’ennui est aberrante, tant l’objectif de l’homme est d’être en harmonie avec son âge, son environnement. Pour tous les autres, je pense que l’écrivain Paul Bourget avait raison quand il disait qu’au fond «l’homme moderne est un animal qui s’ennuie». Alors laissez-nous vivre ! Vivre et glander. Laissez le peuple construire son génie.

16:30 Publié dans Zoom out | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Ton article est détaillé, travaillé, une belle recherche sur la notion de l'ennui au fil des temps. On vit une ère d'hyperactivité, nul doute, et l'article de patrick Lemoine sur les parents qui courent le mercredi après midi pour leurs enfants, est d'une justesse totale....sans compter les matchs de foot le samedi après midi du petit car pour le grand c'est le dimanche matin.....des parents harassés, persuadés d'etre obligés de courir pour satisfaire aux besoins de leur progéniture, sinon la mauvaise conscience d'etre de mauvais parents les rongerait. Comment faire autrement, quand tout le monde fait cela ? Exclure son enfant de tout ce brouhaha pour l'isoler du monde ? Bref, l'ennui est une belle occupation à vénérer dans ce monde moderne agité à force de branler du vent....Osée ta comparaison entre l'ennui et glander, branler, et conclure sur l'interdit de la masturbation : Freud n'avait pas pensé à çà !
En tout cas, encore bravo pour ton article, il mérite un 18/20 au moins :) ;)
PS : Peut on conclure qu'un homme qui n'en branle pas une, aime la masturbation ? Je m'interroge...çà me parait contradictoire....:):):)

Écrit par : Raphael | 03/09/2007

Raphael >>> suis flattée que tu aies crû que l'article était de moi, mais il n'est point, il est de Catherine Mallaval et c'est extrait de Libération :)
J'aurais pu faire une thèse sur l'ennui, mais je ne sais pas si j'aurais fait le rapprochement avec l'interdit de la masturbation ;) :) quoi que mon esprit un peu déviant parfois aurait pu... Les réponses sont celles de l'auteur, donc il peut être détaillé :)

Sinon concernant ton PS : écoute en même temps il faut avoir du temps peut être pour se masturber donc.. qui sait... peut être qu'un homme qui n'en branle pas une aime ça ;)

Bises....

Écrit par : Lau | 04/09/2007

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