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17/02/2008

Monologue d'un Eternel

"Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire par ici ? Allez-vous en, n'en avez-vous donc pas assez ? Toutes ces inquiétudes, tous ces songes, toutes ces peurs. Depuis des décennies. Oui, je sais, je suis immortel et je suis contraint de supporter encore ces dérèglements de l'âme. Nous croyons toujours que ça cesse, on espère, on croit, on se dit "un jour, je serais serein", oubliez !
 
Jamais vous n'atteindrez cet état de Félicité, cette illusion de jardins merveilleux où l'apaisement domine. Enfin libérés, enfin le nirvana ! Rendez-vous service, renoncez immédiatement.
 
J'ai 778 ans, et je suis las de vivre. Condamné à l'immortalité. Non, je ne suis pas un vampire, juste un homme qui un jour a eu la chance et le malheur de rencontrer une fée. Elles existent, croyez-moi ! Elle était magnifique, des cheveux longs légèrement ondulés, brune, une peau d'une blancheur éclatatante et sa voix d'une douceur infinie me transportait au-delà des Songes. Comme dans ces histoires pour enfants, auxquelles nous, adultes incrédules, nous n'accordons aucun crédit, elle m'exauça trois voeux.
 
A 25 ans, on est plein de fougue, et j'étais un ambitieux. Vie éternelle, richesse assurée, et le physique vaillant d'un homme toujours jeune, voilà ce qui me semblait être les clés du bonheur. Je n'étais point sot pourtant, mais j'avais négligé l'Amour. Je vous vois, vos yeux moqueurs. Vous vous dites : "Il est fou, mais distrayant, écoutons-le !". J'ai eu votre âge il y a des siècles, je ne vous blâme pas. Ecoutez, très chers et chères, écoutez.
 
" Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil."

 

J'appris cette ode à une époque très lointaine. J'ignorais tout de l'Amour, et pendant des années je n'ai jamais su ce que c'était. J'avais la vie éternelle devant moi, pourquoi me serais-je attaché ?
 
A moi ces corps charnus, ces voluptés, ces seins, ces fesses, ces  chutes de reins, ces brunes, blondes, rousses, chatains, jeunes, plus mûres, maigres, rondes, petites, grandes... toutes... Mes désirs étaient des ordres à peine déguisés, car j'avais la beauté, la richesse, la réussite sociale, la culture, et l'expérience. Elles se pâmaient devant moi, m'adoraient, m'aimaient ou s’en convaincaient. Le vicomte de Valmont à mes côtés faisait pâle figure. Je l'ai connu, nous nous amusâmes ensemble parfois dans des Orgies. Puis il rencontra Laclos qui l'immortalisa pour les siècles à venir. Oui, Valmont a existé.
 
Bref, mes ardeurs de mâle furent satisfaites durant de très nombreuses années. Un homme peut vivre sans amour pendant longtemps s’il n’est pas soumis à une contrainte temporelle ou sociale. La tendresse, la satisfaction des sens, ça me suffisait. J’ai eu des compagnes – malgré tout - sur des périodes plus ou moins longues, en fonction des sociétés, des moeurs, du temps. J’avais de l’affection pour elles, mais j’étais eternel. Elles ne seraient qu'éphèmères pour ne pas mettre à jour mon secret, et je me comportais vis-à-vis d’elles comme des filles de passages pour qui j’avais plus ou moins de respect. Elles n’en étaient que plus éprises. L’Amour n’est pas un mystère, ce sont souvent les mêmes effets pour les mêmes causes. J'étais un Artiste des Jeux Amoureux. Enfin l’ai-je crû pendant longtemps…

J’ai été relativement heureux pendant au moins trois siècles et demi, ne me souciant que de ma personne, de luxure, volupté et de mes différentes identités. J’ai eu plusieurs métiers, plusieurs vies. J’ai du me grimer, changer de pays, à chaque nouvel “âge” pour ne pas qu’on me découvre…  J’ai vu les hommes reproduirent toujours les memes erreurs, se battre, s’entre-tuer, pour souvent des raisons obscures de lutte de pouvoir, d’égos... Stupidités, même si je suis aussi coupable. Vous m’avez tous et toutes connu, vu en photo, dans des films, sur des coupures de presse. Vous me connaissez, sans le savoir, vous m’apprenez, me citez, me lisez sans soupçonner qui je suis.

Aujourd’hui ma tête ne vous dit rien, magie de la chirurgie esthétique. Merci la modernité, mon corps jeune peut se soumettre sans aucun problème à ces multiples opérations. Je ne supportais plus mon visage après toutes ces années, aujourd’hui je suis enfin re-devenu PERSONNE. L’anonymat me convient, car je souffre depuis quelques siècles de ce mal humain qu’est l’Amour. Je l’ai aimé plus que ma vie, sans pouvoir la sauver, sans pouvoir arrêter le temps, sans pouvoir la garder avec moi. Elle seule connaissait mon secret et nous nous sommes coupés du monde pour pouvoir vivre en paix. Je l’ai vue belle, vivante, puis se flétrir, vieillir et mourir. Même sur son lit de mort, je l’ai trouvée magnifique.  Je crois bien que ce jour, j’ai perdu le goût des frivolités et ma destinée m’est apparue dans toute sa fatalité. Survivre. J’ai prié, souhaité retrouver cette fée pour l’implorer de me laisser mourir, en vain. La chair est triste, hélas !… Mes éxuberances d’antan ont un goût souvent amer désormais.

Certes, je ne me plains pas, j’ai encore ces petits plaisirs d’une vie douce et sans soucis, mais elle me manque. J’ai aimé après elle pourtant, différement. Mais j’ai aimé. J’ai recherché son âme à travers d’autres corps, sa voix dans d’autres bouches, ses regards dans d’autres yeux… Mais elle n’est plus.

Vous m’écoutez toujours ? Je vous vois silencieux à présent, tristes ? Pourtant ne le soyez pas, partez, aimez et laisser vous aimez, car je préfère mes souffrances d'aujourd'hui traversées çà et là par de brillants soleils...que mon insouscience d’hier…."

Commentaires

Est ce que tu as vu le film Immortals? Je l'ai dernièrement découvert sur Canal+ et j'ai adoré... Ca parle un peu de ce que tu as écrit...

Écrit par : Erika | 18/02/2008

Erika >>> non j'ai pas vu ce film, mais j'essaierai de le voir du coup....

Écrit par : Lau | 18/02/2008

Les commentaires sont fermés.