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26/06/2008

Lettre

Il paraît que certain(e)s parlent aux morts, aux défunts. Que certaines paroles peuvent s’envoler vers les Cieux, lorsque nous sommes croyants. Il n’est donc jamais trop tard… Jamais.

Cancer. Cancer j’écris ton mot, cancer qui es-tu ? Un mot inventé certainement par l’imagination fertile d’êtres humains voulant trouver une nouvelle manière de se lamenter sur leurs sorts. Cancer, je ne t’aime pas. Sida non plus d’ailleurs. Partout où vous passez, les pleureuses vous suivent. Ouste, dégagez, je ne veux point vous voir.

Une maladie grave. Il parait. Dans ton cas, ça l’était. Une première intervention, il y avait quelques années, j’étais venue te voir à l’hôpital. Tu t’en étais sorti.

Tu ronges les entrailles des hommes, tu les punis de leurs excès parfois. Des existences consummées, en fumée. Va-t’en, ne viens point chez moi, tu n’es pas invité.

Un peu plus d’un an, Cancer, rechute. Naïve : “ça sera la même chose, il va s’en sortir.”  La fuite… Fuir la réalité, fuir la fin, fuir. Non, je ne réalise pas, non je ne veux pas croire que c’est vrai. Culpabilité. Incapable de t’appeler, incapable de t’écrire, pourtant si prolixe en écritures. Incapable.

D’où viens-tu d’ailleurs ? Qui t’a enfanté ? Où sont ta mère et ton père ? Les as-tu tués aussi ?

Les réunions familiales. Je voulais te faire rire, je ne racontais que des anecdoctes, des blagues. Fuir. Fuir encore. Tu n’es pas malade, non, c’est un mensonge. On veut me faire croire que tu l’es, mais non. Je ne te vois pas à cause de ça. La réalité. Ne pas te voir me permet de te garder en vie. Ne pas assister à ta dégradation si insupportable. Coupable de lâcheté. Pour ne pas m’effondrer devant toi, je disparaîs. Un spectre, une abonnée absente.

Tu te divises à l’infini. Tu contamines les cellules vivantes, enjouées. Elles ne peuvent pas lutter. Ta noirceur les déprime. Tu es toujours le plus fort. Est-ce que ça te plaît ce rôle ? Ton ego est-il satisfait lorsque tu emportes les êtres de l’autre côté ? 

J’ai voulu t’écrire, te parler maintes fois. Muette. Des souvenirs d’enfance, des moments privilégiés, des odeurs, une voix, des intonations, des contes. Du bonheur. Je me souviens de tous ces instants, mais je me suis enfermée dans ma tour d’ivoire, provoquant parfois l’incompréhension de mes proches. Appelle-le. Je ne peux pas. Pense à lui. Je ne cesse. Sois là pour lui. Je le suis tous les jours par la pensée. J’attends qu’il aille sur l’échafaud… La sentence est donnée, la date inconnue. En n’étant pas présente, je crois retarder l’exécution. Inconscience.

Je t’entends rigoler de ma peine. Tu es joueur, tu as pris ton temps pour gangréner tout ce corps. Donner de l’espoir pour qu’on espère toujours. Puis tu t’es lassé. Fatigué d’attendre, tu as décidé en quelques heures de conclure la partie sans prévenir personne.

Brutal. En deux coups de téléphone, tout est fini. Irrévocable. Aucun retour en arrière possible. Le premier pour m’informer que tu es à l’hopital, phase terminale… J’accuse le choc de la réalité qui s’impose à moi. Me déplacer, y aller. L’urgence du desespéré. Peut-être que si je vais le voir… Peut-être que. Inutile. Le deuxième à peine 15 minutes après pour me lâcher ces mots : “c’est trop tard”. Je n’entends pas. Explication, ça veut dire quoi ? Qu’est ce que ça signifie ? “C’est fini, il est mort. On vient de me le dire”. Big Bang. Larmes.  Impossible, je n’ai pas dit, je n’ai pas été là. Quelques heures, il me fallait simplement quelques heures.


Cesse tes ricanements. Cesse ! Il le méritait, me dis-tu ? Trop de tabac ? Tu l’avais prévenu ? Mais qui es-tu pour juger de la sorte, pour rappeler aux hommes qu’ils sont faibles, que leurs corps n’aiment pas leurs excès ? Cesse, te dis-je ! N’as-tu donc aucun respect pour le désarroi des êtres ? Tu jouis de notre impuissance à te combattre, avoue-le ! Avoue ! COUPABLE, c’est toi le COUPABLE ! Au-dessus des lois me dis-tu ? Qui es-tu pour être injugeable ?

Hôpital. Taxi. Essouflée. Où est la chambre ? Je me trompe d’étage. J’accours. 215. Chambre 215. Frapper. Un mort peut-il dire à quelqu’un d’entrer ? Ridicule. Entrer. Elle. Elle. Lui. Elle en larmes. Elle dans mes bras. Moi. Larmes encore, tant mieux. J’ai eu peur d’être comme toujours, froide, mortifiée par mes ressentis. Là mon humanité revient. Larmes. Lui. Lui méconnaissable. Est-ce bien lui ?Il ressemble à une momie. C’est ce que je me dis. On a l’impression qu’il est desséché et momifié depuis des siècles. En vérité c’est cela. Mon oncle n’a jamais été vivant, il est d’un autre siècle. Il était peut être scribe. Voilà son histoire. La personne qui est allongée n’est pas mon oncle. C’est un autre. Mon esprit divague, mes rêves, mes constructions mythologiques. C’est un autre.

Cancer, je te fustige, je te méprise, je t’humilie devant tous ces lecteurs ici présents. Tu jubiles de ta soi-disant toute puissance. Mais tu ne seras jamais rien. Tu tues sans remords, tu voles la vie avec préavis. A présent je t’oublie. Assigné devant un tribunal virtuel, je te juge sans procès  : COUPABLE DE MEURTRE. Adieu.

Le soleil brille, les robes légères virevoltent, celui qui est mort est un imposteur. C’était un grand scribe égyptien.

16:11 Publié dans Divagations | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : cancer

Commentaires

gorge nouée, à la fois par l'histoire et l'intensité de l'écriture...je ne sais que te dire.... désolée

Écrit par : sandrine | 26/06/2008

Lau, c'est très beau. j'ai aussi connu des personnes (parfois très jeunes) qui sont mortes de tumeurs ou cancers : la santé était en dents de scie : un coup ça allait, un coup ça rechutait...

interminables mois où on espérait tant une guérison.

Saloperie de maladie qui a emporté un gamin de 13 ans. Saloperie !

face à de telles injustices, on ne peut que s'indigner dans son coin, et constater notre impuissance.

courage ma grande.

Écrit par : helene | 27/06/2008

c'est magnifique, law, et j'en ai en effet la gorge nouée. Toute mon amitié

Écrit par : gat | 27/06/2008

Je ne sais que te dire... bon courage à toi et tes proches... et merci pour ta note : douloureuse mais magnifique...

Écrit par : Nath | 30/06/2008

On est devant son PC comme on est devant quelqu'un qui a perdu un proche. On se sait pas quoi dire, pas quoi écrire... seulement que c'est injuste.

Écrit par : Thomas | 01/07/2008

@ Tous/Toutes : Merci pour tous vos commentaires. Promis la semaine prochaine j'aurais des choses plus gaies à raconter..

@ Gat : t'es chouchoute :)

Écrit par : Lau | 02/07/2008

L'écriture est magnifique, et prend à la gorge. Plein de désolés.

Écrit par : clémentine | 24/07/2008

@ Clémentine : c'est "passé" maintenant.... ces deux textes m'ont servi d'exutoire...
bienvenue chez moi ! j'aime bcp ta manière d'écrire aussi !!!

Écrit par : Lau | 24/07/2008

Les commentaires sont fermés.