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30/05/2008

Chapitre IV. Mélodie

“                                                                                                                   New-York, 24.03.1978



Il est environ 5h du mat’, mon sommeil est perturbé comme toutes les nuits. Et je me mets à nouveau là devant ces pages que je remplis sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir si un jour cela servira à quelque chose. Vis-je à travers l’illusion de ton retour ? L’espoir fait vivre ou il rend fou. Je me suis surpris la nuit dernière, si épuisé physiquement de ces sucessions de nuits blanches, à espérer le pire. Tu serais morte peut-être serait-ce plus facile à supporter que ce flou où je réalise que je cours peut-être derrière une chimère. La nuit est propice à ces pensées morbides, tristes. Désemparé. Je me sens seul face à mes démons. Je me bats contre l’invisible, moi. Si je t’abandonne, je ne serais jamais serein. Si je continue, peut-être vais-je me perdre moi-même… ou ne le suis-je déjà pas ? Condamné à l’exil de ma propre vie. La mort est moins pénible je crois. Elle donne une réponse, elle est irrémédiable. On apprend à vivre avec le manque, mais on ne vit pas avec cette interrogation “et si ?…” Comment refaire ma vie avec ce doute que peut-être tu es encore vivante quelque part, et que peut-être tu vas réapparaître un jour ? Comment ? Nous nous sommes unis pour le pire et pour le meilleur… Je n’avais jamais imaginé que le pire pouvait être l’enfer dans lequel je me sens sombrer progressivement… Je traverse des sables mouvants. Mon destin est tracé. Aucune issue, aucun échappatoire. Vagabond à la recherche du fantôme de son âme soeur, jolie perspective. Je sais, je deviens cynique. Ma douleur… Et ce sentiment d’injustice. Pourquoi nous ? Pourquoi toi ? Etions-nous trop heureux ?  Je n’ai jamais été très pratiquant et tu le sais, mais après cette nouvelle, je suis allé tous les soirs dans notre paroisse jusqu’à mon arrivée ici. Je ne vais plus prier. Le désespoir nourrit les religions, jusqu’au moment où nous ne croyons plus, confronté à l’injustice. J’ai invoqué Dieu, j’ai allumé des cierges, je me suis confessé. La foi peut déplacer des montagnes, pourtant les miracles n’ont pas toujours lieu. Tu n’es toujours pas là. Je suis dans un état second d’épuisement. Je ne sais plus où te chercher, ni quoi faire. Ces quatre derniers jours, je n’ai rien fait pour faire avancer mes recherches. Découragé. Je ne suis pas sorti de l’appartement, à part pour me nourrir. Ces rues, ces avenues ne me donnent rien à quoi me rattacher désormais. Pas un espoir, pas une piste nouvelle à explorer.  Rien.  A quoi bon repasser pour la énième fois dans tous ces endroits. Je n’ai rien trouvé, rien.  C’est le Néant… Néant… Néant… Néant….  “


L’écriture était devenue plus grifonnée et moins fluide. La fatigue de l’insomniaque. Il avait du s’arrêter brutalement, d’épuisement sans doute, car il y avait une tâche d’encre significative sur les derniers mots. Assise en tailleur sur le parquet contre son lit, elle ferma le cahier. Ce n’était pas un roman, ni le scénario d’un film policier ou fantastique qu’elle feuilletait. “L.” avait existé. Cette prise de conscience l’attrista pour celui dont elle était en train de violer l’intimité. Elle ne pouvait plus uniquement considérer cette découverte comme un simple amusement, ou un jeu de piste ludique. C’était il y a trente ans. Supposant que “L.” avait une trentaine d’année à l’époque de ce journal, peut-être était-il encore vivant aujourd’hui… Ses parents n’allaient pas tarder à rentrer de leur dîner, mais elle ne les interrogerait pas ce soir. Demain, elle avait cours, il était temps de se mettre au lit. Mélodie se releva, déposa avec précaution le cahier sur son lit, puis se dirigea vers sa salle de bain, après avoir saisi sa nuisette bleue Petit Bâteau.
 
Devant son miroir, en se brossant les dents, Mélodie s’observait. Elle était encore à l’âge où on découvrait son corps. Femme depuis peu, Mélodie n’assumait pas encore toute sa féminité. Au contraire, elle aimait déformer son visage en grimaçant, gênée souvent du fait qu’elle se savait assez jolie. Ne voulant pas être cataloguée parmi les filles uniquement intéressées par leurs apparences, elle cassait souvent sa plastique agréable avec un style vestimentaire neutre. Jean, converses, petite chemise ou t-shirt. Rarement des jupes ou petites robes. Pas de maquillage, contrairement à beaucoup de ses amies. Devant son miroir, elle ouvrait grand ses yeux verts pour faire “le monstre” comme elle le faisait pour ses petites cousines. Elle détacha sa queue de cheval, et ses cheveux châtains retombèrent sur ses épaules jusqu’au milieu de son dos. Elle avait le teint hâlé, quelques petites tâches de rousseur sur les pommettes, de grands cils, le visage assez allongé. Si elle n’était pas coquette, elle soignait sa peau. Elle avait établi une sorte de rituel avant de se coucher. Elle faisait les choses toujours dans le même ordre : brossage de dents, exfoliant léger quotidien pour le visage, lotion tonique, crème hydratante pour la nuit, crème pour le corps, puis déshabillage et pliage de ses vêtements qu’elle déposait ensuite sur la chaise de la salle de bain, avant d’enfiler de son pyjama.

Il était déjà 23h00 légèrement passé lorsque Mélodie se glissa sous sa couverture. Réglage de réveil. 7h00. Elle pris le cahier rouge, l’observa comme s’il s’agissait d’un précieux parchemin qu’il fallait manipuler doucement pour ne pas qu’il se détériore. La tentation était forte de le ré-ouvrir pour connaître la suite… Mais il n’était pas épais. Mélodie pouvait probablement tout lire en une heure et demi. Elle pris le parti de faire durer le plaisir de la découverte. Ne pas aller trop vite, ne pas gâcher le trésor par trop d’impatience.  Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit et l’y déposa. Au moment où elle éteignit sa lumière de chevet, elle entendit la voiture de ses parents entrer dans le jardin.

11/05/2008

Chap. II. La découverte

-    Lis ça !
-    Qu’est ce que c’est ?
-    Ma découverte du jour !
-    Mon match n’est pas terminé, il reste 3 minutes.
-    Très bien, j’attends.

Mélodie était descendue en trombe et avait surgi dans le salon en tendant à son frère un cahier rouge malmené où on pouvait lire sur la couverture : “Carnet de notes de L. n°8”. Mélodie s’était assise à la gauche de son frère, fixant l’écran télévisé, attendant impatiemment le coup de sifflet final du match.

-    Bon, alors montre moi ce que tu as dans la main, tu as l’air toute excitée.
-    Oui, parce que je ne comprends pas comment ce cahier a pu m’échapper après tant d’années passées dans ce grenier ! Je suis certaine qu’il a du être placé par un lutin la nuit dernière, je l’aurais vu sinon.
-    Certainement. Et qu’y-a-t-il de si incroyable qui ne pouvait attendre la fin de mon match ?
-    Est ce que tu connais quelqu’un de la famille qui s’appelerait L. ?
-    L. ? L'initiale, là ? Non ça ne me dit rien…
-    Moi, non plus, ce qui suscite encore plus ma curiosité. Ce cahier était tombé derrière les étagères, il était coincé à la verticale dans le coin du mur, derrière le pied. Il n’y avait qu’un coin rouge qui dépassait. J’ai du croire lorsque j’avais rangé les étagères que c’était un bout de papier coincé, et aujourd’hui j’ai voulu l’enlever pour le jeter, et j’ai découvert ça !
-    Et “ça” c’est quoi ?
-    Lis et tu verras….

Manu regarda sans conviction le cahier, mais pour faire plaisir à sa soeur, le saisit et l’ouvrit.

“                                    New-York, 20.03. 1978


Mon coeur,

Il est bien tard et encore une fois je ne trouve le sommeil. J’ai relu hier soir le dernier cahier que tu m’avais envoyé lorsque j’étais à Barcelone, où tu relatais nos souvenirs de voyage. J’ai revécu nos rires, nos disputes. J’ai frisonné lorsque tu as évoqué toutes ces fois où nous avons fait l’amour. J’ai revu les courbes de ton corps dans ses moindres détails. Tes grains de beauté, la douceur de ta peau, tes hanches, tes seins, ton cou… ton odeur surtout. Je me suis souvenu du bien-être éprouvé lorsque j’étais dans tes bras… Hier j’étais heureux, aujourd’hui je suis triste, confronté au vide. Tu n’es pas là, tu n’es plus là. Je ne compte plus les jours, ça me desespère. Je mesure le temps au fil des cahiers que je remplis et qui s’empilent sur le coin de mon bureau. Je change de couleur à chaque fois. C’est le huitième. Parfois je me dis que je deviens dingue, qu’il faut que j’arrête, qu’il faut que je cesse de penser à toi, mais je n’y parviens pas. Je ne me résouds pas à ta disparition. Je ne l’accepte toujours pas. La vie ne peut être aussi injuste. Je suis certain que tu es quelque part pas très loin. Quatre mois sans nouvelles, quatre mois que tu es portée disparue, quatre mois que j’ai tout laché pour te chercher ici dans cette ville où nous avons passé de si bons moments.  On a parlé de toi à la télévision en France paraît-il. Une jeune photographe, portée disparue à New-York depuis plus de quatre mois. L’enquête continue. Ce n’est pas possible. Comme je refuse l’idée de ta mort, certains m’ont dit que tu étais peut-être partie délibérément. Ils voulaient me faire renoncer, mais je ne t’abandonnerai pas, dois-je y passer ma vie. Tu n’as pas pu disparaître délibérément, tu m’aimais si fort, tu me le disais sans cesse, je te manquais, tu voulais que je te rejoigne vite. Si j’avais su…  J’ai arpenté chaque quartier, chaque rue. J’ai montré ta photo à des centaines de personnes, des milliers peut être même. Je suis retourné dans tous les endroits où nous aimions aller, ou dont tu m’avais parlés au téléphone… Je suis fou. C’est ça, je suis fou. C’est eux qui ont raison. Je dois laisser tomber. L’aurais-tu fait ? Probablement pas. Mon amour… J’ai feuilleté l’album photo que tu m’avais offert ce soir aussi. Ton sourire. Tes éclats de rire. Le son de ta voix, ta moue au réveil, la chaleur de ton corps… Je t’aime et tu me manques. Où que tu sois, sache-le. “


-    Alors ?, interrogea Mélodie avec le ton de la victoire.
-    Alors quoi ?, lui rétorqua Manu, ne voulant pas donner à sa soeur l’entière satisfaction qu’elle attendait.
-   Ben alors, c’est une vraie découverte ça, non ? Il y a un mystère à élucider ! Qui est ce L.  et comment ce cahier a atterri dans notre grenier ? A-t-il retrouvé son “Coeur” disparue…. On tient un scoop !
-    Un scoop pour toi.. Deux solutions, tu vas sur internet et tu cherches “photographe disparue New York 1978” ou tu continues de lire ce cahier et tenter de retrouver les autres, ça t’aidera peut-être, non ?
-    Figure toi que j’ai immédiatement été sur internet. Et je ne trouve aucune trace en tapant ces mots clés. Rien, le néant.
-    Tu sais ce qu’il te reste à faire alors….

Manu lui rendit son cahier avec un grand sourire complice… Elle le saisit et alla s’enfermer dans sa chambre.